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  La précarité universitaire tue - Femmage à Maria

 

Avertissement : mention de suicide

Nous, collectif de doctorant·es et vacataires de la CGT, luttons contre la précarité qui affecte particulièrement nos étudiant·es, nos collègues vacataires, contractuel·les, doctorant·es et jeunes docteur·es sans poste. Cette précarité qui fabrique la détresse nous tue, plus encore quand elle est intriquée à d’autres enjeux de sexisme, validisme, racisme. C’est elle qui a causé le suicide de notre collègue Maria le 31 mai dernier. Cette situation est devenue insupportable et notre réponse ne peut être que la lutte collective. Nous appelons à rejoindre et soutenir les mouvements et collectifs qui luttent contre cette fabrique de la mort.

Maria avait 40 ans, était la mère de deux enfants : nos pensées vont à eux et à ses proches. Ces derniers mois, Maria avait, sous le pseudonyme de "Marie Desbois", adressé sur des listes professionnelles plusieurs messages où elle détaillait très précisément les injustices des recrutements universitaires, accrues en contexte de pénurie de poste.

Elle dénonçait les auditions truquées et les recrutements censément ouverts mais pourvus d’avance ; l’élitisme et la fermeture d’un monde académique qui se targue pourtant d’être inclusif ; la précarité et la souffrance découlant de l’absence de poste stable - ou de poste tout court.

Dans un message public qu’elle avait adressé le 27 novembre dernier, elle écrivait :

« Au-delà de la frustration personnelle, il y a cette réalité implacable : les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour toustes. Nous, les précaires, les subalternisés, les "outsiders" ou les "hors-circuits", les "sans-réseaux", avons beau mener de bons projets et posséder une expertise, on nous renvoie systématiquement à notre place. On nous fait comprendre, à chaque audition, à chaque sélection, que le système académique n’a pas besoin de nous. C’est à nous de nous adapter, de faire encore plus, de prouver encore et toujours que nous "méritons" une place. Le système nous fait comprendre que nos parcours, nos origines, nos engagements n’ont aucune valeur en soi. À l’heure où l’on se mobilise pour que la recherche participe aussi à la justice sociale, elle reproduit encore et toujours des hiérarchies injustes [...] C’est ça, la réalité du système académique aujourd’hui. Un système qui se prétend ouvert, mais qui, en vérité, ne fait que reproduire ses propres injustices. »

Plus tard, le 10 février dernier, elle écrivait notamment :

« Tout le monde crie contre la casse de l’université. Tout le monde sait. Mais au quotidien, rien ne change pour celles et ceux qui tombent. Cette violence sourde, cet entre-soi, ce silence organisé m’ont usée. La vérité est simple et brutale : je n’ai pas le réseau et je n’y appartiens pas. »

Ces passages sont des extraits des propos qu’elle avait développés pour qualifier l’injustice du monde universitaire et les souffrances qu’il engendre chez ses personnels, à commencer par les plus précaires, et ses usager·es. Elle souhaitait, par ses interpellations publiques, porter à la connaissance du plus grand monde la violence de notre milieu professionnel, le défaut de solidarités effectives, et la nécessité de renverser ce système injuste par l’inclusivité, la solidarité, l’ouverture. Des valeurs que l’institution universitaire revendique, sans jamais les mettre en pratique, bien au contraire.

Car l’Université, c’est d’abord une institution ultra hiérarchisée, qui reproduit bien souvent les inégalités qu’elle dénonce (quand elle le fait), violente voire agressive envers certaines catégories de personnels et d’usager·es. La généralisation des frais différenciés à l’endroit des étudiant·es étranger·es en est une illustration flagrante. Elle est aussi un espace d’hypocrisie et d’esbroufe. Qui n’a jamais connu cet enseignant chercheur à l’audience élargie, revendiquant son engagement de papier dans la cité, tout en s’adonnant à des pratiques délétères envers les plus fragiles dans son milieu professionnel ? Qui n’a jamais vu ce ponte en assemblée générale ou conseil d’instance, expliquer aux étudiant·es et à ses collègues plus précaires qu’elles et ils ne s’y prenaient pas comme il fallait, du haut de sa position d’autorité dans les recrutements comme dans la sélection des étudiant·es ?

L’Université, c’est un lieu de travail ou d’étude à cause duquel nos camarades meurent. Où certains incitent les plus précaires à se taire, à accepter des situations intolérables, illégales, au motif qu’il faudrait en passer par là pour arriver à la stabilité professionnelle.

La situation des docteur·es sans poste fixe, dont faisait partie notre collègue Maria, illustre ces violences. L’Université a besoin d’elles et eux, elle les recrute à tour de bras pour enchaîner les enseignements sous le statut de vacataire d’un établissement à l’autre ; elle les fait travailler gratuitement à produire, communiquer et publier des recherches. Et pour maintenir leur force de travail chaque année, et permettre ainsi à l’institution de continuer à fonctionner, elle les contraint à multiplier les candidatures, les heures perdues dans des dossiers que les recruteur·rices prennent rarement la peine de lire. Pour finalement leur dire que l’année prochaine elles·ils auront peut-être davantage leur chance, les inviter à prendre des enseignements en vacations, les contraindre à des tâches gratuites pour améliorer leur CV en vue de la prochaine campagne, etc.

Aujourd’hui, la violence fait partie du fonctionnement de l’Université. Plus encore, les pouvoirs publics et les dominant·es de notre champ professionnel mobilisent la violence pour faire tourner notre service public : Augmentation raciste des frais d’inscription pour les étudiant·es étranger·es ; institutionnalisation de violences discriminatoires envers les usager·es et les travailleur·ses ; inanité des dispositifs de lutte contre les violences sexistes et sexuelles et d’accompagnement des victimes ; répression des mobilisations et de l’activité syndicale ; mobilisation par les établissements de tout l’éventail des statuts précaires pour réaliser leurs missions de service public au mépris des conditions d’emploi et de rémunération des travailleur·ses ; illégalismes récurrents à l’endroit des usager·es et des personnels précaires...

Face à cette violence, Maria avait lancé la perspective suivante : « il est grand temps de tout renverser. »

Pour une université inclusive, démocratique, accueillante et émancipatrice pour ses usager·es, qui cesse de reposer sur la précarité, la discrimination et la violence, nous exigeons donc, et il en va de nos vies au sein de l’ESR : la titularisation sur place et sans concours de tous·tes les précaires sur fonction pérenne, l’augmentation des moyens humains et budgétaires alloués à l’ESR, l’ouverture de postes de titulaires pour répondre aux besoins criants de personnel, la fin du népotisme et de l’opacité des procédures de recrutement, la réaffectation des crédits du CIR à la recherche publique, la contractualisation de tous·tes les vacataires.

Nous en appelons à la solidarité de l’ensemble des personnels de l’ESR, précaires ou titulaires, pour que le silence ne soit pas permis, et que l’on cesse de mourir d’un système académique délétère. Regroupons-nous et luttons pour un autre avenir.